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Interview exclusive pour France démocrate. Propos recueillis jeudi 6 décembre par Jacques Bugier et Frédéric Lefebvre-Naré. Frédéric Lefebvre-Naré : Vous avez adhéré à un parti, en 1973 je crois, ce parti s’appelait le Centre démocrate. Qu’est-ce qui vous avait attiré vers ce parti ? François Bayrou : Il faut se souvenir de ce qu’était le début des années 70. Le pompidolisme déjà épuisé, ou déjà en situation de crise. En face, la toute neuve Union de la Gauche, avec un PC extrêmement fort : je rappelle qu’aux présidentielles de 1969, le PC a fait 23% des voix. Donc, un poids incroyable de… au fond, de l’acceptation soviétique. Et le choix de Mitterrand de faire ce qu’il avait déjà fait en 65 : l’alliance avec le PC. Entre les deux, un gouffre qui appelait une réponse - que personne n’arrivait à trouver. Il y avait un tout petit mouvement entre les deux, qui s’appelait Les Réformateurs, avec deux leaders : - Jean-Jacques Servan-Schreiber, flamboyant, génial et décalé, - Jean Lecanuet, assez dévalorisé à cette époque. Injustement - mais huit années d’opposition au gaullisme l’avaient mis dans le coin du ring. Pour les gens, il y avait de la dérision quand on parlait de Lecanuet… J’ai donc décidé d’aller là. Et entre les deux familles, la laïque et la chrétienne, je suis allé chez moi, c’est-à-dire dans la famille des démocrates d’inspiration chrétienne.FrLN : Comment s’est passée votre adhésion à ce parti, concrètement ? Qu’est-ce qui vous a frappé à ce moment-là ? Concrètement, c’est une chose formidable. Concrètement j’ai cherché dans l’annuaire, parce que je connaissais personne de cette famille politique. Je suis allé sonner à la porte, les gens qui m’ont ouvert la porte sont toujours là avec moi. En particulier Jean-Marie Vanlerenberghe, qui est aujourd’hui sénateur-maire d’Arras et qui a été un compagnon de combat, pour moi, toute ma vie. C’était très difficile, parce que dans ma section locale, à Pau, il n’y avait que 7 adhérents, 2 étaient avec moi (ça fait 3), et 4 étaient contre moi et refusaient les adhésions ! De sorte que j’ai mis deux ans à pouvoir me libérer un peu de cette contrainte-là. J’apparaissais aux yeux de ceux qui étaient en place, comme un peu révolutionnaire pour l’époque. J’avais 22-23 ans. Une dame tout à fait engagée dans le mouvement - comme son mari et sa fille - disait : il ne peut pas faire de la politique avec nous, il porte des chaussettes rouges !. Ce cri, ou ce péché originel, initial, peut-être n’ai-je jamais cessé de le porter… Défendre la justice et sauver la liberté FrLN : Quels sont à Bordeaux et en Béarn, vos meilleurs souvenirs de ce parti, vos premières années de militant politique ? Très vite, j’ai fait imprimer une affiche, qui doit être encore dans ma cave ou mon grenier. Elle disait : Le temps est venu de défendre la justice et de sauver la liberté. Eh bien, ce sont les deux pôles de ma vie. Je ne connais pas plus moderne. Ça devait être 76, automne 76, parce qu’on venait de créer le CDS. Et au fond, ça me surprend (je parle souvent de ça avec ma femme) [d’avoir fait dès cette époque le même choix qu’aujourd’hui]. On n’avait pas lu tout ce qu’il aurait fallu lire, mais le jeune garçon que j’étais (déjà père de famille, parce que ma première fille est née quand nous avions 20 ans ! on a à cette époque deux bébés, l’un de 4 l’autre de 2 ans, deux petites filles, l’une et l’autre géniales, formidables de vie …)… avait un instinct. Comme les petits chats : ils ont les yeux fermés encore, mais ils vont dans la bonne direction en tout cas la direction qu’ils croient la plus juste. Nous avions ça. Jacques Bugier : Je ne me souviens pas vous avoir entendu parler de M. Duhamel, le ministre, et de Progrès et Démocratie Moderne ? C’est toujours la même histoire, n’est-ce pas. Jacques Duhamel et Joseph Fontanet ont fait en 69 le choix de Pompidou, entre les deux tours. Leur candidat arrive au deuxième tour, et ils passent de l’autre côté, entre les deux tours ! Vous voyez ce que je veux dire ? J’ai rencontré Jacques Duhamel, mais très peu : très tôt après cet épisode il a été au gouvernement, et il a été frappé d’une sclérose en plaques. Il était très malade quand je l’ai croisé. En plus, la vie a été vraiment très très méchante avec lui, parce qu’il a perdu un fils que tout le monde dit très [brillant ?], dans un accident de voiture. Le malheur et la maladie … Il était présent quand on a créé le CDS à Rennes [1], venu avec beaucoup de difficultés à se déplacer. Mais je n’ai jamais eu l’occasion de travailler avec lui. Pour moi, à cette époque-là il était du côté du gouvernement Pompidou, et moi déjà j’étais de l’autre côté. FrLN : Vous venez de parler de Rennes. Plus généralement, quel serait votre meilleur souvenir des rassemblements nationaux des partis auxquels vous avez participé ? Rennes ? J’ai même une photo quelque part où on est très jeunes, ma femme, moi, et un ami de toute ma jeunesse politique, qui s’appelait Pierre Letamendia, qui a été l’auteur du Que Sais-Je ? sur la démocratie chrétienne, professeur de sciences politiques, fraternel ami, originaire du Pays Basque bien qu’il ait passé sa jeunesse au Chili avec sa sœur, qui est la femme de Didier Borotra. [Il] nous a fait un grand chagrin parce qu’il est mort brutalement, c’est toujours comme ça - c’est ma première sortie de Ministre de l’Éducation et de l’Enseignement Supérieur - je suis allé représenter le gouvernement aux obsèques de mon ami et frère. Et son fils vient de m’envoyer un mail - il est militant chez nous. Rennes, c’est le premier congrès auquel j’assistais, ça a été un grand moment. "Un oiseau politique" Et puis après, j’étais à Pau ! - Candidat aux législatives en 1978, manquant gagner, - Candidat aux législatives en 1981, naturellement battu, - Et élu aux cantonales en 1982 - je suis donc un jeune prof de 30 ans, devenu conseiller général. Le premier élu qui ne fût pas socialiste, dans une ville qui était complètement dirigée par André Labarrère, qui était un oiseau politique de première dimension, et ses amis. FrLN : Sur le déroulement de ces premières campagnes, quel est, là aussi, votre meilleur souvenir, ou ce qui vous a le plus frappé de ce qu’est une bonne campagne ? J’ai fait une bonne campagne pour être élu conseiller général, mais il y a maintenant 25 ans ! On ne va pas aller commenter la campagne ! On votait très peu en ville pour les conseils généraux, le réservoir de voix était en ville. En 1982, il y a beaucoup d’insatisfaction à l’égard du pouvoir qui vient de l’installer. Avec beaucoup de sens précurseur, on a fait ce qu’on appelle du phoning, on a appelé les électeurs un par un pour qu’ils viennent voter. Et j’ai battu l’actuel maire de Pau, Yves Urieta, socialiste fabiusien soutenu aujourd’hui par Sarkozy. JB : Et la découverte de : aller serrer la main des gens, faire les marchés, tout ça ? C’est très difficile ! Je le dis pour ceux qui vont découvrir ça pour la première fois, c’est très difficile. Parce que vous arrivez, vous êtes totalement inconnu, vous tendez la main - et la personne regarde la main en [se] disant : qu’est-ce que c’est que cet olibrius qui me tend la main ? Alors de surcroît je me présentais, je disais "François Bayrou", le type disait "Très bien merci, et vous-même ?". Parce qu’il entendait "Comment allez-vous ?" Et puis, [en 1978,] c’étaient les débuts de l’UDF, et tous les gens, inéluctablement, comprenaient "EDF" ! [La personne] ne comprenait pas qu’est-ce que c’était que ce type qui leur demandait des nouvelles de sa santé, venant de l’EDF… JB : Cette campagne-là, vous avez quel âge ? J’ai pas encore 27 ans… JB : Vous êtes déjà passé au-delà des problèmes d’expression, ou de timidité, que vous avez évoqués ? J’étais bègue mais bon ! j’étais plein de vie, plein d’envie de vivre… Il n’y a rien qui me faisait peur. On est partis coller des affiches électorales, avec des bidons de lait de la ferme qu’on avait remplis de colle, on a failli être pulvérisés dans un accident de la route le premier jour, à la première minute, avant de coller la première affiche… On n’avait peur de rien. J’ai rencontré à cette époque-là des amis formidables. J’ai rencontré celui qui est encore mon suppléant aujourd’hui, Pierre Menjucq : c’est un coup de foudre amical. J’étais totalement inconnu, sans relations, sans étiquette, sans argent, et de surcroît bègue, ce qui compliquait un tout petit peu le tableau. Il était conseiller général, jeune médecin, connu de tout le monde parce que sa famille était une famille de commerçants en vins, donc son nom était le plus connu qu’on puisse rencontrer… conseiller régional… Tout le monde faisait la queue autour de chez lui pour qu’il se présente à cette élection, et il le méritait. Et moi, militant de rien, dans la naïveté incroyable de l’enfance presque, de la jeunesse en tout cas, je me suis dit "il me faut un suppléant qui soit connu, et lui… c’est Monsieur Menjucq qu’il me faudrait comme suppléant". Je suis donc allé sonner à sa porte, et je lui ai dit : "Monsieur, je viens vous voir parce que je veux me présenter à cette élection, et je pense que ce serait mieux si vous étiez mon suppléant". Il a regardé ce jeune homme, et il a dit "Oui". Ça a suscité une éruption de la part de son père, personnalité très forte, de la part de sa femme… et il m’a dit "oui". Et c’est un coup de foudre qui ne s’est pas démenti en une seule fois en 30 ans. Je dois avouer pour être honnête que j’étais inconnu, mais j’étais déjà éditorialiste dans le journal local, depuis 2-3 ans : les gens qui s’intéressaient à ça lisaient mon édito. Ça me donnait non pas une notoriété, mais quelque chose d’un tout petit peu repérable dans le paysage. "Cette affaire de destin…" JB : Cette toute première campagne, c’est seulement pour être député, ou vous vous dites déjà dans un coin de la tête… ? J’entends toutes ces bêtises qui cherchent à être blessantes, autour de cette affaire de "destin"… J’ai toujours cru que nous avions, vous, moi, un destin - ou plus exactement, que si on ne vit pas sa vie comme un destin, comme quelque chose qui sort de la banalité ordinaire, vous ratez votre vie. Une vie c’est une œuvre - quelque chose qu’il faut penser projeter, j’allais presque dire dans l’éternité. Au moment où vous allez mourir, il faut que vous regardiez votre vie, en disant "C’était pas trop mal. C’était intéressant". Je l’ai toujours vécu comme ça. Je n’ai jamais pensé que je faisais de la politique uniquement pour avoir un mandat, mais pour servir quelque chose de grand. Qui peut être la vie des gens qui vous entourent, c’est grand ! Qui peut être le destin du pays. L’un et l’autre, le haut et le bas sont liés. Mes amis sont étonnés de la passion que je mets à la vie quotidienne dans une ville comme Pau. Ils pensaient que je ferais cette campagne, bon … en trouvant que c’était un peu pesant. Il se trouve que ça me passionne ! Parce que c’est la même chose, le haut et le bas, la vie des gens de tous les jours, l’éducation de tous les jours, la circulation de tous les jours, la technique … c’est la même chose qu’un projet de société. L’un est dans l’autre, le grand est dans le petit. J’ai toujours vu loin, je n’ai jamais été arrêté par le risque de me casser la figure, je n’ai jamais cessé d’y croire, je n’ai jamais cessé de croire que nous servions à quelque chose. JB : Les Cercles Citoyens, que vous animiez et animez toujours dans votre circonscription, j’aurais bien aimé en voir,… Il faut venir ! Les premiers vendredis de chaque mois. Demain soir par exemple ! JB : … Votre meilleur souvenir ? C’est pas ça, c’est comme la vie de famille. Est-ce que vous avez un souvenir de table familiale ? Non, c’est… le dimanche, on est ensemble. C’est dans la régularité qu’est le bon souvenir. Tous les premiers vendredis sans exception, depuis des années, j’anime un espèce de forum où les gens viennent sans rendez-vous, parler de ce qui les intéresse, s’interroger, demander des choses… Voilà ! JB : Ça ne s’appelle pas la démocratie participative ? Je n’aime pas les mots d’énarques. FrLN : Qu’est-ce qui vous a conduit à croire au destin de cette famille politique ? François Bayrou : C’est la mienne ! Depuis aussi loin que je remonte dans ma pensée, je n’étais pas d’accord avec la manière dont on conduisait la France du côté de l’UNR, le mouvement gaulliste de l’époque, et je n’étais pas d’accord avec le Programme Commun, parce que dans le programme commun, il y avait d’une certaine manière l’acceptation de la logique ce qui était terrible en Union soviétique. Je crois savoir qui m’a fait lire Soljenitsyne, très tôt. J’ai lu Soljenitsyne avec passion. J’avais de toute façon cette intuition de la terreur, et du goulag, et du totalitarisme, et je ne me voyais pas accepter cela. Ce double refus était fondateur d’une démarche politique originale. Et je me suis toujours fichu que cette démarche politique fût minoritaire, parce que je savais qu’un jour elle serait majoritaire. FrLN : Pourquoi vous le saviez ? Intuition… ou rêve ! Une barrière infranchissable a disparu : le remords de la gauche FrLN : Cette famille politique - son existence même a été parfois ignorée du grand public. Pendant la campagne présidentielle, quelque chose a pris… Vous savez, quand un rêve se réalise, en même temps vous êtes fou de joie, et vous avez du mal à y croire. Pendant toute cette période, j’étais heureux parce que je voyais se réaliser une certitude intérieure que je portais, en même temps c’était si vite que nous avions tous du mal à y croire. Tous les observateurs, du haut de leur autorité, nous expliquait que non seulement c’était impossible, mais que c’était un mirage, on allait forcément se chevènementiser, on finirait à 5%, parce que c’était comme ça ! Le plus dur, ça a été d’y croire, de "métaboliser" … si on y était arrivé, je pense qu’on aurait fait un peu mieux. Je ne pense pas qu’on aurait été au deuxième tour. On a été très près, mais il est resté une barrière infranchissable, qui aujourd’hui a disparu : le remords de la gauche de ne pas avoir été, en 2002, présente au deuxième tour. C’était terrible, une terrible force pour la candidature de Ségolène Royal. Aujourd’hui ce remords est fini, et donc, peut-être peut-il y avoir à l’avenir un paysage différent. Jacques Bugier : J’étais lundi soir [3 décembre], au théâtre du Rond-Point, écouter Madame Royal. Brice Teinturier, en ouvrant le débat qui suivait, a affirmé : ’Le PS au deuxième tour de la présidentielle, ce n’est pas du tout évident !’. Et ce qui m’a paru curieux, c’est que c’était intériorisé, repris par Rebsamen, Valls… Ce qui a sauté, c’est la culpabilité : les électeurs se sont sentis immensément coupables de négligence, pour avoir laissé passer Le Pen au second tour. C’est pour ça qu’il y a eu ces sondages estomaquants qui mettaient Le Pen devant moi à la veille du scrutin ! Il y avait à l’arrivée 8 points d’écart… On avait affaire à des forces qui n’étaient pas sans armes ! La culpabilité a laissé la place à la conscience de la crise. De cette crise, le PS peut-il sortir ? Ma conviction est que non. Parce que nous ne pouvez pas trouver un leader quand vous ne savez pas sur quelle ligne. Or la ligne du Parti socialiste est totalement explosée. Explosée entre une nostalgie et une reddition : la nostalgie de la "Gauche" avec l’accent de Mitterrand, et une résignation au monde comme il est. La pensée de gauche est en poussière Les deux institutions réputées les plus ultralibérales, l’OMC et le FMI, ont à leur tête deux socialistes français ! Et à qui va-t-on demander de faire le rapport ultralibéral qui dit "nous avons trop de pouvoir d’achat" ? À Jacques Attali, le conseiller de Mitterrand… Ce monde-là est en poussière, du point de vue de la pensée. Et je crois que nous avons une vision, qui demande maintenant à être construite. Comme l’architecte construit la maison. On a le plan général : notre rôle est de construire un projet alternatif au projet américain, matérialiste, d’inégalités voulues et croissantes. FrLN : Vous parlez d’architecture - et vous avez écrit quelque part qu’un autre métier qui aurait pu vous plaire est celui d’architecte. Avez-vous une analogie architecturale, un édifice qui évoque bien la démocratie, l’alternative que vous venez de décrire ? C’est plutôt à l’architecture navale que je penserais. Il faut un bateau assez ordonné et solide pour traverser la mer. Et il faut un cap - on a toujours confondu le bateau et le cap. Il faut une société créative, capable de mobiliser les ressources de l’intelligence, de la recherche, de l’intuition, du commerce - beaucoup de gens croient que cette bonne santé économique doit conduire à la société financière et matérialiste : je suis en radicale confrontation avec ça - et quand je dis radicale, je pèse mes mots. Ce dont nous avons besoin c’est de bâtir une société, pas seulement une économie. Quatre ans pour former une génération FrLN : Un des éléments de ce bateau ou de cette flotille, c’est le Mouvement que vous avez créé, le Mouvement démocrate. Vous l’avez comparé à plusieurs reprises à un "commando de transformation de la société". À quel moment pensez-vous qu’il s’est comporté comme un commando ? Qu’ont-ils pu ressentir de la vie de commando ? Ils ont dû tenir bon dans l’adversité, et ils mènent le même combat. Il y a eu un certain nombre d’abandons, de gens qui sont allés se rendre avec armes et bagages de l’autre côté. Le général athénien Alcibiade est devenu le chef de l’armée de Sparte ! Après, d’ailleurs, il est revenu … Ils ont tous fait leur petit Alcibiade ! en expliquant que s’ils trahissaient, c’était la faute de ceux qu’ils trahissaient. Les adhérents ont dit : on ne lâchera pas, nous. On ne changera pas de camp. On ne s’en ira pas. FrLN : Vous nous décrivez le Mouvement Démocrate comme des gens fixes dans l’adversité, alors que d’autres sont emportés par la bourrasque… C’est une dynamique aussi. FrLN : Cette dynamique, où la voyez-vous vivre ? Où ressentez-vous ce Mouvement ? Comment je le ressens ? J’ai de l’affection, de la reconnaissance, et de l’enthousiasme ; et leur enthousiasme m’aide tous les jours. Vous savez bien ce qu’on a à faire : porter le renouvellement de la vie politique française. Face à deux générations de notables, de l’UMP et du PS, qui vivent entre eux, avec leur propre langue, qui n’est pas celle des citoyens. Les citoyens les considèrent comme un monde étranger. Notre plus grande force, c’est que nous ne nageons pas dans leur chaudron. Nous en sommes sortis. Il est nécessaire que cette génération nouvelle, on la forme, on l’endurcisse, on la porte aux responsabilités. Parce que si tout marche bien, d’ici quatre ans, il faudra que partout, chacun de ceux-là soit en situation de devenir un repère, un entraîneur pour ses concitoyens. "N’appelez pas amitié…" JB : Dans votre parcours, il y a beaucoup de morts, vous en parlez souvent… Et beaucoup de "morts politiques", ou morts à l’amitié. N’appelez pas amitié ce qui n’est que convivialité de l’instant. Je n’ai jamais utilisé le mot amitié facilement. Je suis très exigeant en amitié - et terriblement confiant en amitié. J’ai toujours été retenu à l’égard du tutoiement, de la "main dans le dos" des hommes politiques. On m’en a souvent fait le reproche, on dit que j’étais trop pudique, que je ne faisais pas assez confiance… Heureusement ! Autrement, je serais par terre. Je ne compare pas ce qui n’est pas comparable, mais de Gaulle a été abandonné de tous les siens, à l’exception de quelques grognards… Il avait fait élire en 1951, l’année de ma naissance, 120 députés : un an après, ils étaient tous passés du côté des pouvoirs, dans le méli-mélo des pouvoirs de la IVème République - pour "défendre l’intérêt général", naturellement. Tous ces discours, les mêmes, de Gaulle les a entendus… Il ne faut pas craindre ces périodes-là. La faiblesse des hommes peut vous laisser dans une certaine démarche solitaire - je dis "certaine", parce que j’ai autour de moi des gens en qui j’ai confiance. Et puis j’ai des dizaines de milliers d’adhérents, et des centaines de milliers, peut-être des millions de sympathisants. C’est vrai que les morts comptent beaucoup dans ma vie. Ça vient de quoi ? D’une chose extrêmement précise : je ne suis pas l’homme seulement d’une génération. Je suis l’aîné des enfants de la maison, mon père avait 42 ans de plus que moi, il était né en 1909. Ça a été une très grande chance d’avoir cette intimité avec la génération précédente - je le dis souvent à ceux qui ont des enfants tard. Je n’ai pas peur de la mort pour moi - peut-être parce qu’elle est loin, que je suis en bonne santé ! Mais j’ai toujours envisagé que c’était une chose qui pouvait arriver, et j’ai dit aux enfants que si ça arrivait, ce n’était pas la fin du monde. Quand de Gaulle était à 1% JB : Dans le récit que vous faites, on est un peu dans la même histoire que celle du général de Gaulle. Les circonstances sont différentes… Et la dimension des gens. JB : C’est une crise majeure qui fait que de Gaulle revient au pouvoir… Imaginez-vous un scénario comparable ? Est-ce qu’on peut penser qu’on est à la veille d’une crise majeure ? Personne ne sait ce que sera l’histoire. Le Général de Gaulle, en octobre 1957, est à 1% dans un sondage ("à qui souhaitez-vous un grand rôle pour l’avenir ?"). Nous, on n’est pas dans cette position-là, le dernier sondage sur la même question, c’est 50%. Le Général de Gaulle est dans une autre catégorie, mais ça n’empêche pas qu’on puisse réfléchir à ce que cette autre catégorie a traversé. Si vous voulez un destin pour votre pays, regardez ce qui s’est passé. La politique n’est pas autre chose que de l’Histoire en train de se faire. L’autre jour, quelqu’un disait devant moi : "nous sommes dans un entracte de l’Histoire". Détrompez-vous ! On est en pleine Histoire ! On est dans l’acte de l’Histoire, parce que le choix que Nicolas Sarkozy a fait est un choix historique, qui consiste à aligner la France sur le modèle dominant dans la mondialisation. Le modèle américain. Avec tous les superlatifs, la main sur le cœur comme le font les Américains quand ils écoutent l’hymne, tous les poncifs de la saga américaine. Dans le bureau de Nicolas Sarkozy, à côté de son canapé, à côté de celui de [Jacques] Chirac, la dernière fois que j’y suis allé, il y a une statue de la Liberté de 50 centimètres de haut en argent. Vous comprenez bien que ce n’est pas tout à fait par hasard ! JB : En argent ? À l’œil, ça avait l’air d’être de l’argent ! Ce ne serait pas du nickel ou du chrome ! Vous voyez ce que ça veut dire. Eh bien, ceci est historique, et en face, il faut une attitude historique, qui consiste à dire : Excusez-nous, Monsieur le Président, ce n’est pas la vocation de la France, ce n’est pas son histoire, ce n’est pas sa volonté. La vocation de la France est au contraire de résister à ce modèle là. Pas de résister à l’économie, à l’entreprise, à la création, à l’invention, aux brevets - mais la vocation de la France est de résister en matière de société. Aux injustices et au matérialisme que cette société porte. Nous Français, devant le monde, nous sommes porteurs d’un autre projet de société, qui est un projet "Justice et valeurs de l’esprit, et de l’épanouissement humain". JB : Dans les grands destins que vous évoquez souvent, il y a de Gaulle, il y a Mendès… Je préférerais avoir été Mendès que n’importe lequel des petits atomes qui se sont rangés du côté des carrières. Un destin d’homme qui dit la vérité, ce n’est pas mal ! Si vous considérez que la réussite, c’est le pouvoir, vous êtes un homme mort du point de vue des idées. Vous voyez Gandhi - pardon, encore une fois, de prendre les grands visages de l’histoire ! - ou Churchill, considérer qu’il fallait qu’ils abandonnent leurs idées pour aller exercer le pouvoir à l’intérieur du chaudron, nager dans la soupe ? Niet. FrLN : Vous faites souvent référence aux communes, à la démocratie locale, comme un espace plus proche de la façon dont vous voyez la politique. Est-ce que vous avez en tête, dans l’histoire récent ou , des exemples de villes, des communes, qui se rapprochent un peu de ça ? Non, ne cherchons pas trop de figures de référence. FrLN : Ça aide les militants de savoir où sont les bonnes pratiques ! Non. J’espère que des exemples, nous en bâtirons. Après les élections, on essaiera de faire un tri entre ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Des branches qui tombent, "des gens debout" JB : Juan Carlos a dit à Hugo Chavez : "pourquoi tu ne la fermes pas ?" À qui auriez-vous envie de dire la même chose ? Je n’ai aucune trace de sentiment de rancœur. Ça m’est absolument étranger. Je ne regarde pas les gens, je regarde la cause de tout ça. Ce n’est pas parce que le vent souffle que les branches tombent, c’est parce qu’elles sont mortes. Allez voir les causes. Les causes, c’est que nous avons une République de servilité, parce que nos institutions font que tout passe par le Président de la République. Surtout quand il est neuf : il dirige vers lui les regards d’admiration, d’adoration… Et moi, je veux changer ça ! je veux une République où il y ait des gens debout. On y gagnera ! C’est à pleurer de voir tous ces [gens] se précipiter là où, hier, ils désignaient les responsables de ce qui n’allait pas… Triste, triste, triste. Seul le prononcé fait foi
Date de création : 30.01.2008 @ 15:53
Dernière modification : 30.01.2008 @ 15:53
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